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Centre International de Recherche et de Documentation sur le Monachisme Celtique

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13 juillet 2008
secrétaire

Hommage à Gwénaël Le Duc

Hommage à Gwénaël Le Duc, 5 juillet 2008, Landévennec

Notre collègue Gwénaël Le Duc reçoit aujourd’hui l’hommage réuni de ses collègues universitaires et de ses confrères et consœurs de l’association du CIRDoMoC. Pour marquer l’occasion, nous n’allons pas reprendre une fois de plus sa biographie ni la liste de ses travaux, tout cela a déjà été dit et publié et vous le trouverez d’ailleurs dans le volume qui est offert à sa mémoire. Évoquer la vie professionnelle de Gwénaël, c’est évoquer hélas une vie dramatiquement abrégée. Cet hommage aurait dû venir en temps et en heure, c’est-à-dire beaucoup plus tard, à l’âge de la retraite. Qu’il me soit permis de rappeler ici, devant vous, quelques moments de sa période de formation, c’est-à-dire d’une période de conquêtes et d’espoirs. C’est l’histoire d’un être dévoré par les passions, et j’en ai compté au moins trois : la passion des études celtiques, la passion pour les manuscrits, et la passion pour les anciennes chroniques et les vies des saints de Bretagne.

La formation aux langues celtiques fut acquise auprès de Christian Guyonvarc’h et de Léon Fleuriot ; tandis que l’acquisition du breton s’achevait auprès de Per Denez et de ses assistants. Il faut reconnaître ici que Gwénaël a sans doute été l’un des rares élèves de Guyonvarc’h qui n’ait pas été découragé de continuer dans cette voie. Il y a des raisons de penser que l’enseignement de Guyonvarch avait des effets plutôt négatifs sur tous ses auditeurs. Mais Gwénaël s’en sortit indemne, apparemment, mis à part le fait qu’il décida, en son for intérieur, de ne pas poursuivre dans ce qui faisait la spécialité de Guyonvarch, l’irlandais. Fort heureusement, Gwénaël trouva un maître beaucoup plus doux, plus dévoué et plus sage dans la personne de Léon Fleuriot. Je rappelle que Fleuriot, agrégé d’histoire, était venu à la linguistique sous la houlette d’Édouard Bachellery, qui fut aussi mon maître. Fleuriot avait développé une thèse originale fondée sur l’édition de gloses en vieux-breton qu’il avait lui-même découvertes et analysées. Fleuriot entrevit les potentialités du jeune Gwénaël, et l’orienta très tôt vers une spécialisation qui serait identique à la sienne, les études de philologie celtique médiévale, et en particulier vers l’édition de textes, ce que Gwénaël était on ne peut plus prêt à écouter étant donné sa passion pour les manuscrits.

J’aborde ici mon deuxième point, c’est-à-dire la deuxième passion de Gwénaël Le Duc, celle qu’il nourrissait pour les manuscrits. On touche ici un point sensible. De mortuis nihil nisi bonum, disait Cicéron dans sa Rhétorique : sur les morts, ne disons rien que du bien. Peut-être les étudiants de Gwénaël ont-ils trouvé qu’il exagérait un peu avec ses manuscrits. Moi, je me souviens que la première fois que j’ai rencontré Gwénaël, c’était au Congrès Celtique international de Rennes de 1971, il avait déjà des manuscrits dans les poches ; à l’époque en effet il traînait avec lui une espèce de torchon de papier censément du xvie siècle, qui contenait la traduction bretonne d’un avatar tardif de la grammaire latine de Donat. Bref c’était l’original du Donoet en moyen-breton. Et Gwénaël offrait à ses meilleurs amis le plaisir de déchiffrer avec lui les lignes usées de cette grammaire, qui avait dû servir à plus d’un élève de latin au XVIe s., mais que seul Ernault, parmi les modernes, avait lue avant lui. Moi qui bénéficiais de cours de paléographie grecque et latine dans mon cursus parisien, je n’éprouvais pas tellement d’excitation lorsque j’étais mis en contact avec les vrais manuscrits, j’éprouvais surtout un immense respect pour ces précieux monuments, respect d’ailleurs entretenu par la surveillance attentive du personnel de la salle des manuscrits à la BN, mais Gwénaël au contraire tirait du contact avec les manuscrits un plaisir extraordinaire : manifestement, c’était pour lui une émotion intense, une sorte d’aiguillon pour de nouvelles recherches.

La passion nous fait brûler les étapes, et Gwénaël a sans doute surpris plus d’un collègue par son amour des manuscrits. Avait-il reçu la formation nécessaire, demandait-on. En fait, tout le monde sait bien que la lecture des manuscrits s’apprend sur le tas, comme le métier de forgeron. D’un autre côté, savoir lire les manuscrits ne vous transforme pas tout de suite en expert paléographe, capable de dater les écritures ou de détecter la provenance d’un manuscrit. Il y a tout une échelle de degrés dans cette compétence.

La passion nous fait brûler les étapes, je le répète, car cela arriva plus d’une fois à Gwénaël. Vous savez qu’il eut du mal à obtenir l’agrégation d’anglais. Même si ce concours ne comportait plus depuis longtemps une épreuve de vieil-anglais, il y avait encore au programme un texte tiré du moyen-anglais, genre Contes de Canterbury, et cette épreuve naturellement faisait les délices de Gwénaël. Or, Gwénaël n’avait pas encore obtenu l’agrégation d’anglais qu’il se lançait déjà dans l’édition de la vie en vieil-anglais de saint Malo : il édita le texte avec l’original latin en regard, et une traduction du texte anglais. On a parfois critiqué la méthode d’édition, et quelques passages de la traduction, ainsi que le commentaire introductif, qui faisait peu de cas des sources latines ultimes pour nombre d’épisodes de la vie latine. Gwénaël est sans doute passé à côté de quelques emprunts qui étaient évidents aux yeux des spécialistes d’hagiographie. Mais on lui reprochait surtout d’avoir fait un travail d’édition, lui qui n’était pas encore universitaire, ni même agrégé. Aujourd’hui, il apparaît que le travail d’édition de Gwénaël était proprement celui d’un pionnier : plutôt que d’attendre d’avoir toutes les compétences à la perfection, il a préféré se lancer dans l’entreprise quitte à faire ici et là quelques erreurs. Mais qui pourrait lui reprocher aujourd’hui de n’avoir pas attendu un âge de la vie qui de toute façon lui serait refusé ?

J’en viens au séjour dublinois. Sur le conseil de Fleuriot, Gwénaël Le Duc alla passer quelque temps en Irlande, à University College Dublin ; là-bas, il décida de prolonger son séjour d’au moins trois ans, afin de préparer une thèse à l’irlandaise, sous la direction de Proinsias Mac Cana. Ce séjour eut lieu dans les années 70 - il est possible que la décision ait été prise dès le Congrès de Rennes de juillet 1971. Ayant moi-même fait un séjour d’un an à UCD en 1969-1970, sous la responsabilité de Mac Cana, j’avais peut-être contribué sans le savoir à inspirer cette idée à Gwénaël. En tout cas, sitôt que je sus que Gwénaël préparait une thèse à l’étranger sous la responsabilité de Mac Cana, je sus qu’il était sauvé. Il échappait en effet à la vindicte de Guyonvarc’h, qui n’admettait l’existence d’aucun rival et encore moins d’un héritier. C’est donc une retraite dans les îles de l’Ouest, dans les "îles celtiques", qui lui assura le salut. Je ne peux m’empêcher de comparer le sort de ces ermites irlandais qui se retiraient dans un îlot le temps d’une pénitence, ou le temps d’une disgrâce, comme l’a montré Michael Herity à propos de quelques clercs irlandais qui avaient échoué dans une élection épiscopale et qui se retiraient, bon gré mal gré, dans un ermitage au péril de la mer.

Bien entendu, Gwénaël eut tôt fait de détecter la présence de manuscrits bretons au Dublin Institute for Advanced Studies. C’était le fonds légué par Roparz Hémon. Gwénaël en fit un inventaire remarquable, dont il m’envoya la copie et qui mériterait de recevoir un jour la forme imprimée, car c’est à ma connaissance le meilleur catalogue de manuscrits bretons modernes. Le fonds est maintenant déposé à la Bibl. Nat. de Galles qui s’occupera certainement un jour de cette publication. C’est dans ce fond que Gwénaël trouva les manuscrits qui firent l’objet de sa thèse, consacrée à une édition du drame breton de la Vie de Geneviève de Brabant. Comme vous le savez, c’est un drame conjugal bien connu, dont le thème se retrouve sous différentes formes, à travers le monde, jusque dans l’opéra de Pélléas et Mélisande.

Geneviève de Brabant sauva la carrière universitaire de Gwénaël, qui le méritait bien, et c’est donc avec les titres requis qu’il put prétendre à la succession de Fleuriot, à Rennes, quand ce dernier mourut, en 1987. À peu près à la même époque, j’héritais d’un autre titre universitaire de Fleuriot en devenant directeur d’études à l’École Pratique. J’étais alors en stage de recherche à Oxford, où l’on m’avait accordé la fellowship associée à la bourse John Rhys. C’est là-bas que je reçus les premiers courriers de Gwénaël m’annonçant, coup sur coup, son élection à la succession de Fleuriot, puis son intention de créer une association d’études bretonnes centrées sur le monachisme breton. Il m’invitait d’ailleurs à venir faire une conférence à Landévennec dès juillet 1988, pour parler des gloses en vieux-breton.

Ce que j’acceptais avec joie. J’avais toujours eu d’excellents rapports avec Gwénaël, mais nous étions restés par la force des choses des concurrents potentiels : tous deux élèves de Fleuriot, l’un à Paris, l’autre à Rennes, nous n’avions pas souvent l’occasion de nous parler, et nous aurions pu nous disputer sauvagement l’héritage de Fleuriot. Or, manifestement, tout se passa fort bien, j’héritai de la direction d’études à Paris, et lui du poste de professeur à Rennes. Pourquoi se disputer ? La prise de contact à Landévennec en juillet 1988 fut beaucoup plus que cordiale : je dirais, chaleureuse. Gwénaël m’invitait à parler des gloses en vieux-breton, ce qui était une façon de me dire qu’après la disparition de Fleuriot, il reconnaissait ma compétence dans ce domaine. Il est certain que mes conflits personnels avec Fleuriot, avaient pu le mettre dans l’embarras, dans la mesure où il était tenu de prendre son parti, selon la discipline traditionnelle des milieux universitaires. Mais quand Fleuriot fut parti pour un monde meilleur, nous nous sommes retrouvés, Gwénaël et moi, à la tête de deux enseignements de philologie celtique qui pouvaient se révéler complémentaires.

Sans doute pouvons-nous voir dans la création du CIRDoMoC dans les années 1989-90 la réalisation d’une troisième passion de Gwénaël, celle qu’il éprouvait pour les textes historiques et légendaires du haut Moyen Âge breton, mais ce fut aussi l’occasion de créer un lieu de rassemblement pour des universitaires et des non universitaires, des bretons et des parisiens, ou des provinciaux comme Kerlouégan, des spécialistes et des non spécialistes. Bref, ce fut un espace de liberté, une sorte de site internet avant la lettre, où chacun pourrait parler de ce qui l’intéresse, librement et sans contrainte, sans avoir à respecter les conventions universitaires, dont Gwénaël avait eu à subir les effets négatifs. Je ne voudrais pas médire de l’Alma Mater qui venait de le recueillir sur son sein. Après tout, le mouvement avait été lancé dès le colloque du quinzième centenaire, en 1985, avec une participation majoritaire d’universitaires, français et étrangers, dans un esprit de dialogue et de coopération avec les moines d’abord, avec les autorités, ensuite, et enfin avec le public. Continuer ce dialogue au sein d’une association permanente, avec un colloque annuel, c’était aussi, peut-être, une façon de retrouver l’appétit de science, l’audace intellectuelle, et l’ouverture internationale des premières universités. Même si les objectifs scientifiques sont restés principalement circonscrits au Moyen Âge breton, il me semble que l’association a toujours été ouverte aux autres pays celtiques, comme c’était inscrit dans ses buts déclarés. L’œuvre principale de Gwénaël Le Duc est donc entre nos mains, c’est précisément cette association vivante et féconde qu’il nous a laissée en héritage, et qu’il convient d’animer et de développer comme il l’aurait voulu. J’arrête ici un trop long discours et vous remercie de votre attention.

Pierre-Yves Lambert